« La croissance externe est un sport dangereux » : Interview de J.-C. Machet, président de FM Logistic

FM Logistic, dont le siège est à Phalsbourg (57), vient de réaliser une importante acquisition en devenant l’actionnaire majoritaire du logisticien allemand Schäflein. Son président, Jean‑Christophe Machet, a répondu aux questions de l’ORT&L sur cette opération de croissance externe mais également sur les engagements de son entreprise en matière environnementale.

FM Logistic a conclu en juin un accord avec Schäflein pour en devenir l’actionnaire majoritaire. Avec le rachat du transporteur et logisticien allemand, leader en Bavière et Bade-Wurtemberg, le groupe de Phalsbourg (57) réalise sa plus grosse acquisition. Jean-Christophe Machet a confié à l’ORT&L que cette implantation en Allemagne va permettre le développement de FM Group en Europe centrale. L’intégration de Schäflein, qui conserve sa marque et ses dirigeants historiques, est aussi l’occasion pour FM Logistic de se mettre davantage au service de clients industriels, apportant des prestations à haute valeur ajoutée.

Le président de FM Logistic revient aussi sur l’ancrage de son entreprise en Grand Est et détaille l’engagement environnemental du groupe, avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre tant pour la logistique que pour les activités de transport. Cela passe par un début d’électrification de la flotte et par davantage de transports par rail. FM Logistic a ainsi déjà recours au ferroviaire en France, mais aussi à destination de la Pologne.

Au-delà de la présence de son siège en Moselle, quel est l’ancrage de FM Logistique en Grand Est ?

Jean-Christophe Machet : « Notre groupe, qui va fêter ses 60 ans l’an prochain, a été fondé en Moselle par trois Lorrains et trois Ardéchois. Il a conservé un actionnariat familial à 96 %, le reste étant détenu par 2 000 de nos collaborateurs. Il a aussi gardé son centre de décision et beaucoup de sites d’exploitation dans l’Est, car c’est l’ADN de l’entreprise. Cet ancrage régional a permis au groupe de conserver les valeurs personnelles de ses fondateurs, faites de sérieux, d’humain, de long terme, de respect de la parole donnée et d’amour du travail bien fait. Ces valeurs vivent aujourd’hui à travers le groupe dans les 14 pays où il est implanté. »

Pourquoi le choix du rachat de Schäflein pour une implantation en Allemagne ?

J.-C. Machet : « Une réflexion a émergé il y a deux ans autour d’une nouvelle impulsion pour le groupe, avec une progression vers de nouveaux territoires géographiques et de nouveaux services à plus forte valeur ajoutée. Après des développements en Europe centrale, puis au Brésil, en Inde et au Vietnam, nous voulions renforcer notre dispositif européen en complétant notre couverture du Benelux et de l’Allemagne. Nous avons étudié différentes opportunités et Schäflein coche beaucoup de cases. »

Quels sont ces critères qui vous intéressaient ?

J.-C. Machet : « Tout d’abord, il s’agit d’une entreprise familiale, avec une vision à long terme. Bernd et Achim Schäflein, dirigeants et actionnaires de troisième génération, cherchaient à préserver leur entreprise mais n’ont pas identifié de repreneur potentiel à la génération suivante. Ils nous ont contactés via une banque d’affaires : nous les intéressions, car nous ne sommes pas en Allemagne. Or, un acheteur allemand aurait fermé le siège et cherché à faire des synergies.

Schäflein est leader régional en Bade-Wurtemberg et en Bavière et membre fondateur du très performant réseau de transport CargoLine. Cela faisait longtemps que nos clients nous demandaient d’aller vers l’Allemagne, premier marché européen de la logistique avec une taille d’une fois et demie le marché français. Cette acquisition nous permet d’y prendre pied en ayant immédiatement une taille significative : Schäflein, avec 2 000 collaborateurs sur 35 sites, a réalisé 236 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Cela vient s’ajouter aux 28 000 collaborateurs et 1,9 milliard d’euros de chiffre d’affaires (+ 7 %) de notre groupe.

L’acquisition de Schäflein nous permet aussi de servir une clientèle industrielle, synonyme de forte valeur ajoutée. Cette entreprise, comme FM Logistic, a commencé par l’activité de transport, avant de se tourner vers la logistique. Elle s’est ensuite spécialisée dans l’industrie, qui représente aujourd’hui 90 % de son portefeuille client.

Enfin, cet achat va nous faciliter le développement de services à haut niveau de technicité. Schäflein a, en effet, investi dans l’automatisation et dispose d’un centre informatique très développé. »

Comment sera menée l’intégration de Schäflein au sein de FM Logistic ?

J.-C. Machet : « La croissance externe est un sport dangereux : cela demande beaucoup d’argent, et le mariage doit être bien préparé. Nous travaillons sur ce dossier depuis novembre dernier, de façon à ce que l’intégration se fasse dans le respect de l’histoire de l’entreprise, ainsi que de la marque Schäflein qui sera conservée en tant que membre de FM Group.

Nous continuerons aussi à nous appuyer sur les dirigeants : Achim et Bernd Schäflein, actionnaires pour 25 % à eux deux, restent respectivement directeur général et directeur des opérations de l’entreprise. Le directeur financier reste aussi en poste. »

Cette nouvelle implantation en Allemagne marque-t-elle un recentrage de l’activité de FM Logistic en Europe, après l’expansion sur d’autres continents ?

J.-C. Machet : « Nous faisons cette acquisition pour développer leur clientèle actuelle dans d’autres régions d’Allemagne et dans d’autres pays, mais aussi pour répondre aux appels d’offres des clients historiques de FM Logistic pour leurs transports en provenance ou à destination d’Allemagne. Ce pays est un acteur économique essentiel pour la France, mais aussi pour ses voisins d’Europe centrale. À partir de l’Allemagne, nous renforçons donc notre dispositif européen. »

Qu’en est-il des corridors multimodaux en France et entre la France et la Pologne ? D’autres liaisons ferroviaires sont-elles à l’étude ?

J.-C. Machet : « Nous proposons jusqu’à six allers-retours par jour entre Paris (Valenton) et le Sud-Est (Avignon), complétés par plusieurs allers-retours par semaine entre le Nord (Dourges) et Avignon et entre Paris et le Sud-Ouest. Nous travaillons avec les deux principaux loueurs d’équipements en France (Combipass et Modalis), avec les différents opérateurs ferroviaires (Froidcombi, T3M et d’autres) et avec près d’une douzaine de partenaires routiers différents pour les pré-et post-acheminements.

Sur la longue distance, il serait très intéressant à tous points de vue de mettre les camions, les semi-remorques ou les caisses mobiles sur des trains. Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, il faut activer trois volets : la sobriété, avec des camions bien remplis ; l’efficacité, avec des véhicules moins polluants ; et la transition énergétique avec la multimodalité et avec l’électrification de notre flotte, qui comprend aujourd’hui dix camions électriques. »

Quelles mesures pourraient favoriser cette transition énergétique ?

J.-C. Machet : « La supply chain est aujourd’hui très efficace et rapide, mais aussi très carbonée. Collectivement, il faudrait basculer vers davantage de robustesse, même au détriment de la rapidité, car la plupart des transports ne sont pas urgents. Il faudrait pour cela que tous les sites marchands proposent aux consommateurs le choix entre une livraison très rapide, qui doit coûter plus cher car peu respectueuse de l’environnement, et une autre plus lente, qui prendrait le temps de massifier les transports. Il faut donner la clé de cette décision au consommateur, qui est le roi de la supply chain.

Avec du temps, on peut rendre les transports alternatifs possibles. Avec le slow steaming, le transport maritime a rendu une semaine [sur le trajet Asie-Europe]. Et ça fonctionne ! Les cargos à voile concernent aujourd’hui de petits volumes, mais cela va progresser. Une autre piste à explorer est celle de la réindustrialisation, avec une production au plus près des bassins de consommation : il faut se rappeler que le kilomètre le plus vert est celui que l’on ne fait pas. »

Qu’en est-il des engagements environnementaux de FM Logistic ?

J.-C. Machet : « Nous avons pris deux engagements forts, dans le cadre du référentiel SBTi : réduire, entre 2022 et 2030, de 42 % nos émissions directes de gaz à effet de serre et de 23 % nos émissions indirectes (scope 3). Il est plus facile de décarboner la logistique que le transport, les techniques pour le faire étant plus accessibles. Nous avons ainsi investi 11 millions d’euros au cours des 18 derniers mois pour équiper 7 de nos sites de panneaux photovoltaïques, ce qui nous permet d’atteindre 30 à 50 % d’autoconsommation.

Pour les transports, la transition est plus difficile : on manque encore d’infrastructures de recharge et de lignes de production de poids lourds électriques. L’évolution de la réglementation oblige les constructeurs à avoir dans leurs catalogues des camions électriques afin de réduire la moyenne d’émission des véhicules qu’ils vendent.

De notre côté, c’est la mise en place d’une supply chain agile et décarbonée qui va permettre la conquête commerciale. Nos actionnaires comme nos clients ne demandent pas du greenwashing : il veulent que nous prenions notre part dans la transition environnementale. »

 

Photos : © FM Logistic